Cassidy’s girl, de David Goodis

Chronique pour le webzine k-libre du 25 février 2014 : Coup de torchon

« Sa fureur retomba un peu tandis qu’il approchait du bar, et son esprit se calma sous l’effet de l’alcool qui lui montait à la tête et lui brouillait la vue. Il n’avait pas d’autre but ni d’autre pensée que d’aller chez Lundy pour boire un verre. Pour boire plusieurs verres. Autant de verres qu’il en voudrait. »

La fille de James Cassidy n’est autre que sa femme. Les deux vivent dans un quartier sordide au rythme de sorties nocturnes chez Lundy, qui tient un vieux rade où toutes les épaves de la ville viennent boire tout leur soul. James Cassidy est un ancien brillant pilote de ligne qui a un jour eu à faire avec un copilote victime d’une crise d’angoisse. Un accident et des dizaines de victimes plus tard, il s’est retrouvé sur le carreau accusé d’avoir piloté en état d’ivresse. Aujourd’hui, il végète en conduisant un car qui fait la liaison entre deux villes pendant que Mildred organise orgie sur orgie. Et dès le début du roman, Mildred commet l’orgie de trop, celle qui mène à une violente dispute qui ne pourra pas se régler sur l’oreiller. Cassidy part alors vivre chez Doris, une épave peut-être pire que toutes les autres de chez Lundy car vivant dans la culpabilité permanente d’avoir tué sa famille à cause d’un accident domestique qu’elle a provoqué, et ne voulant aucunement se sortir d’un alcoolisme qui lui permet momentanément d’oublier. Mais Cassidy est un coriace qui – sans le savoir – est déjà sur le chemin de la rédemption. C’est le moment que choisit David Goodis pour l’emmener sur la voie isolée du fatalisme avec un nouvel accident – de car cette fois – fomenté par Haney, un type jaloux, qui cherche à s’envoyer en l’air avec Mildred. Le roman s’attarde sur cette déchéance profonde d’un protagoniste touché par une fatalité mythologique. James Cassidy est un personnage hautement exacerbé, fruste malgré son éducation. Il a tout oublié de sa gloire passée lorsqu’il avait un beau métier, de l’argent à foison et une jolie femme. Il ne se rappelle plus ses costumes taillés sur mesure. Il vit dans un appartement crade salopé le jour par sa femme qui n’hésite pas à se bagarrer avec ses amis d’infortune. Emprisonné, il s’enfuit, cherche à partir vers un autre pays avec Doris puis c’est l’heure du traquenard des amis. David Goodis offre alors une intrigue étrangement positive avec l’accent mis sur une solidarité et la révélation des personnalités qui entourent Cassidy, physiquement trop amoindri pour être censé. Et pourtant, il faut le vouloir : sa rencontre avec un capitaine de navire est de celles qui laissent un mauvais souvenir. Il est méprisant et ne cherche aucun soutien ; il prend comme un malin plaisir à s’enferrer dans ses pulsions destructrices. Mais il a ses amis d’infortune et encore sa femme (même s’il l’a répudiée). La figure féminine va alors s’inversant permettant au lecteur de découvrir Mildred non pas par le prisme corrompu de Cassidy mais de ses propres yeux. Un tribunal de circonstance est créé. Le tout dans un mauvais climat qui s’accorde avec les faits. Cassidy’s girl, ce roman sur les relations brûlantes, sur la vie que l’on brûle par les deux bouts et sur l’alcool à brûler l’âme, détone quelque peu dans l’œuvre du grand romancier américain avec cette fin positive qui vient heurter de plein fouet la spirale infernale dans laquelle était plongé Cassidy. Dans la morosité actuelle, ce n’est absolument pas de refus.

Après des études à l’université de Philadelphie, David Goodis (1917-1967) endosse sa tenue de manœuvre ou de docker. Diplôme de journalisme en poche, il est employé dans une agence de publicité. Ses premiers romans (Retour à la vie et La Blonde au coin de la rue) le classent dans la catégorie des romanciers sociaux. De New York, où il habite pendant la Seconde Guerre mondiale, il se lance dans les romans de guerre. Il multiplie les collaborations avec les Pulps sous de multiples pseudonymes.
En 1946, avec Cauchemar, il prend une orientation plus noire. La Warner achète les droits et Goodis par la même occasion.  Il devient scénariste et reste deux années à Hollywood. De retour à Philadelphie, sa ville natale, il écrit avec fureur et élabore sa propre légende. Il passe une partie de sa vie dans les rues ; participe à des rixes ; est arrêté pour vagabondage…
Ses romans connaissent un succès sans cesse grandissant. Ses livres passent en poche. Ses ventes atteignent le million d’exemplaires. Bizarrement, après sa mort, David Goodis et son œuvre sombrent dans l’oubli. Il faut attendre les années 1980 pour que les Américains se souviennent de lui. Dans le même temps (voire même un peu avant), les réalisateurs français s’étaient approprié une partie de son œuvre pour les adapter au cinéma…

Couverture de Cassidy's girl, de David GoodisCassidy’s girl (Cassidy’s Girl, 1951) de David Goodis
Rivages « Rivages-Noir » n° 938. Novembre 2013 ; 266 p. – 8,65 €.
Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias.
ISBN 978-2-7436-2650-1

Julien Védrenne / 23 août 2017
SHARE

Leave a Reply