Comme un blues, de Aníbal Malvar

Chronique pour le webzine k-libre du 25 avril 2017 : dramaturgie shakespearienne

« Nous, on est les bons, pas vrai Carlos ? a-t-il fait, ironique. Et les méchants, ce sont ceux qui ont flingué ce quidam et le fils Belasco. Seulement, le fils Belasco, il a refait surface parce que ce sont des brêles : ils ne l’avaient pas assez lesté. Or, celui-ci, ils l’avaient enterré, tu saisis ? Ça veut dire que quelqu’un l’a déterré pour qu’on le retrouve. Autrement dit, il y a peut-être bien des méchants plus méchants que les méchants qui se donnent la peine de déterrer des cadavres pour foutre encore plus le bordel. »

Après La Ballade des misérables, qui nous plongeait dans un Madrid baroque entre gadjo et gitans, Aníbal Malvar nous propose avec Comme un blues une virée à Saint-Jacques-de-Compostelle pour une enquête hard boiled à la complexité digne d’un roman de Raymond Chandler, d’une noirceur implacable et écrite en 1998. Tout débute à Madrid en 1996, lorsque le photographe Carlos Ovelar est appelé par l’avocat Alberto Bastida. Sa fille Ania a disparu et Bastida lui demande de la retrouver. Bastida n’est autre que le mari de Susana, l’ex-femme de Carlos. Si la demande de l’avocat peut surprendre le lecteur, Aníbal Malvar s’empresse de le convaincre habilement du bienfondé de cette mission que Carlos ne peut refuser. De retour dans une ville où il a connu de multiples joies et autant de déconvenues terribles, Carlos Ovelar renoue avec Gualtrapa, un ancien flic habité par la mort, puis avec le Vieux, un ancien flic qui n’est autre que son père. Ce dernier déclame Shakespeare à tort ou à raison, et tient bien plus de Iago que de Hamlet. Il est un ressort immuable des grandes manœuvres politiciennes de l’après-Franco, et un instigateur potentiel de la tentative de putsch organisée en marge de celle du 23-F, entendez-par là le 23 février 1981, qui devait aboutir de l’échec de la précédente. Un plan complexe aux ramifications doubles, et qui lui a permis de s’en sortir sans coup férir. Voilà pour le portrait du père, que Carlos aimerait bien tuer. D’une part pour Susana, d’une autre part pour Ofelia et enfin d’autre part pour Ania. L’intrigue policière se déroule implacablement sur fond de guerre entre trafiquants de drogues galiciens (qui n’entendent pas voir débarquer les Colombiens) après l’opération Nécora, de drames de famille, d’assassinats à coups de barres à mine d’homosexuels, de Johnny Walker, de cigarettes blondes et de nostalgie assortie d’une légère schizophrénie baptisée Janus, le double maléfique capitonné. Comme un blues, c’est un roman typiquement noir et désabusé, teinté d’un humour caustique hébergé par un langage châtié. Les métaphores et les images s’additionnent mais ne se soustraient pas à la violence humaine inhérente pour une trame qui multiplie les allers-retours dans l’histoire de l’Espagne du XXe siècle comme une longue complainte, celle d’un peuple qui doit encore et toujours digérer une guerre civile.

Paco Ibañez, La Mala réputación d’après La Mauvaise réputation, de Georges Brassens

Aníbal Malvar est né en 1964 en Galice. Journaliste de profession, il traite dans ses articles de l’ETA, d’immigration et de trafic de drogue. Il est aussi romancier et écrit en galicien et en castillan. Dans La Ballade des misérables, il allie son talent de conteur à sa légitimité de journaliste. Aníbal Malvar a également traduit l’œuvre de Georges Brassens en galicien.

Comme un blues (Á de mosca, 1998) d’Aníbal Malvar
Asphalte « Fictions ». Mars 2017 ; 280 p. – 22,00 €.
Roman traduit de l’espagnol par Hélène Serrano.
ISBN 978-2-918767-68-8

Julien Védrenne / 25 avril 2017
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