El Bronx, de Jerome Charyn

Chronique pour le webzine k-libre du 13 février 2012 : Isaac Sidel et le mythe de Sisyphe

Couverture de El Bronx, de Jerome Charyn« – Isaac, comment le dernier romantique qui reste sur terre a-t-il fait pour devenir maire de New York ?
– Ça, c’est la politique. Les gens adorent le type qui n’a pas très envie de se présenter. Je pourrais foutre un bazar pas possible. »

Le Yankee Stadium est en pleine effervescence car la grève règne et le Bronx grogne. Isaac Sidel, l’ancien commish de New York devenu maire, connu sous le sobriquet Le Gros Type, n’entend pas que ça dégénère. Quand on a survécu au ver solitaire des frères Guzman, la drogue, les gangs et les flics pourris ne font pas peur même si l’on est le maire le moins respecté de tous les temps. Il va mettre au pas les joueurs de base ball et leurs revendications saugrenues. Plus il s’éloigne des machinations politiques, plus elles s’évertuent à le rattraper. Le ver a élu domicile dans la Grosse Pomme, qui n’est plus alors qu’un fruit vérolé par Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine et Tchekhov.
Les aventures d’Isaac Sidel, sous la plume de Jerome Charyn, c’est un joyeux foutoir romantique. Quelque chose qui au premier abord est totalement chaotique. La commedia dell’arte à la rencontre du picaresque russe en terre américaine. Un melting pot littéraire foisonnant et fusionnant. Le livre reposé, on comprend que l’on a tenu entre les mains une intrigue simple, policière et bien ficelée. Un complot politico-politique universel. Mais c’est avant tout parce que Sidel erre dans un monde onirique, fable absurde, démoniaque et jubilatoire, que l’on accepte de s’embarquer dans El Bronx.
Dans l’univers de Charyn, les erreurs se répètent et Sidel, Sisyphe en puissance, est lié pieds et poings depuis maintenant quelques romans à sa fille Marylin la Dingue, mariée déjà onze ou douze fois, qui s’acoquine avec ses lieutenants, qui est hantée à jamais par le spectre de Zyeux bleus que Sidel alors Commish avait sacrifié sur l’autel de sa vanité sans même penser qu’après un tel coup fourré le ping pong se ferait la malle. Dans El Bronx, c’est Barbarossa qui a été enlevé. Alors, il n’a pas le choix.
Il doit se débrouiller seul. Affronter le Mal sur son terrain de prédilection. S’enfoncer dans le Bronx seul afin de remuer la merde, de forcer les rats à sortir de leur trou, d’ameuter les journalistes et les forces de police spéciale. Enfin, d’être ce qu’il a toujours été : un justicier qui a la foi et les foies, qui traine sa misère et n’a pas peur d’affronter la mort car mort il l’est déjà, depuis que Margaret Tolstoï, l’amour de jeunesse cristallisé, n’est plus vraiment de son monde à lui. Mais il doit composer avec Aliocha qui peint les morts sur les murs du Bronx, avec son programme Merlin pour sortir les enfants défavorisés de leur misère, et de sortir vainqueur d’une arène où se trouvent Billy le Kid, le tsar du base-ball, sa femme, Fantomas et des Apaches incontrôlables…
Brillant, imaginatif, absurde et poétique à la fois, dans une langue et un univers propres à Jerome Charyn. El Bronx est une parcelle d’évasion littéralement jouissive et littérairement perturbante.

New-Yorkais pure souche, Jerome Charyon vient du Bronx et a fait des études à Columbia. Licence de Lettres en poche, il enseigne la littérature américaine avant d’être nommé Maître de conférences en Creative writing à Rice en 1981. Entretemps, Jerome Charyn a entamé une carrière de romancier avec Il était une fois un Droshky, en 1964.
Les livres de Jerome Charyn ont tous un héros en commun, ou presque  : New York. Autour du commissaire et futur maire de New York, Isaac Sidel, il crée une fresque picaresque de personnages déjantés, attirants et repoussants à la fois. Son œuvre, empreinte de judaïsme, est une véritable comedia des ratés new-yorkais.
Jerome Charyn se partage aujourd’hui entre New York et Paris. Il a contribué à de nombreux scénarios de bandes dessinées. Lui et Daniel Pennac ont une attirance réciproque fort compréhensible qui les poussa à se rendre mutuellement hommage un été dans le quotidien Le Monde.
Il est également joueur de tennis de table – ce que ses lecteurs ont sûrement bien compris.

El Bronx (El Bronx, 1997) de Jerome Charyn
Rivages « Rivages-Noir » n° 852. Février 2012 ; 252 p. – 8,50 €.
Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Marc Chénetier.
ISBN 978-2-7436-2311-1

Série « Isaac Sidel » (1973-…) :
1. Zyeux bleus  (Blue Eyes, 1973)
2. Marilyn la dingue (Marilyn the Wild, 1974)
3. Kermesse à Manhattan (The Education of Patrick Silver, 1976)
4. Isaac le mystérieux (Secret Isaac, 1978)
5. Un bon flic (The Good Policeman, 1992)
6. Les Filles de Maria (Maria’s Girls, 1992)
7. L’Homme de Montezuma (Montezuma’s Man, 1993)
8. Rue du Petit Ange (Little Angel Street, 1994)
9. El Bronx (El Bronx, 1997)
10. Citoyen Sidel (Citizen Sidel, 1999)
11. Sous l’œil de Dieu (Under the Eye of God, 2012)

Julien Védrenne / 23 août 2017
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