Extorsion, de James Ellroy

Chronique inédite : prise d’Otash.

« C’est l’épicentre égalitaire de l’Amérique d’après guerre. C’est la colossale convergence des super riches et des super beaux, des désacralisés et des déséquilibrés, des ex-patriotes extrémistes exubérants. Cette réunion ringarde a donné le ton de cette société fatiguée et fracturée qu’est à présent notre nation.»

James Ellroy invoque la personne authentique et véreuse de Freddy Otash, roi des maîtres chanteurs de Hollywood au début des années 1950, pour une confession écrite, romancée et fantasmée qui révèle derrière un puritanisme de mise un Sodome amplifié par le rêve démesuré américain. Il n’oublie pas de se mettre en scène de manière ironique, lui l’auteur génial, riche et célèbre, avide des cancans des stars, qui aide le « Roi du calcif » à rédiger ses mémoires blasphématoires à l’orée des années 1990 alors que déjà mort il attend dans le Purgatoire de savoir comment il va être consommé et consumé tout en étant piqué au cul par les fourches de ses anciennes victimes. Il faut dire que le portrait dressé par l’auteur américain fait froid dans le dos : Freddy Otash est un ancien flic du LAPD mis à la porte qui devient détective privé et qui va finir par s’acoquiner avec le rédacteur en chef de Confidentiel, un journal ramassis ordurier des cancans salaces de Hollywood tout en baisant à tout va. À la tête d’indics (les anciens Marines qu’il a dirigés pendant la Seconde Guerre mondiale) qui n’hésitent pas à utiliser tout ce qui est en leur pouvoir pour récupérer des pièces compromettantes, qui filment à tout va et prennent tout pareillement des photos sordides, Freddy Otash va sillonner les lupanars de la Cité des Anges, provoquer des coïts de tous sexes et de toutes races, traquer les adorateurs de foutre et de chattes mineures, les pressurer pour de l’oseille avec pour seule ligne de conduite de ne pas travailler pour des communistes et de ne pas tuer personnellement. On retrouve de manière ciselée et condensée tout ce qui obnubile James Ellroy – flics corrompus, compromissions politiques, sexe trash, chasse aux sorcières, figure tutélaire de la mère, rêve américain devant les essais atomiques – dans un Los Angeles que lui seul sait dépeindre. Surtout, il prend un malin plaisir à malmener ses personnages de JFK à Ava Gardner, les mettant à la botte de Freddy Otash avec une verve aux multiples allitérations.

Distingué Grand Maître par l’association des Mystery Writers of America en 2015, James Ellroy (né en 1948) a dix ans lorsque sa mère est assassinée. Un drame d’autant plus marquant que le coupable est à ce jour impuni. S’ensuit un parcours initiatique chaotique sur fond de larcins, de drogue et d’emprisonnement avant qu’il ne se mette à écrire des romans noirs et qu’il n’impose sa patte de styliste décortiqueur des névroses urbaines de Los Angeles. Auteur de deux trilogies et de deux tétralogies sur la Cité des Anges, il doit sa renommée en France à François Guérif qui l’a édité chez Rivages.

Extorsion (Shakedown, 2012) de James Ellroy
Rivages « Rivages-Noir » n° 986. Mars 2015 ; 144 p. – 6,00 €.
Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Paul Gratias.
ISBN 978-2-7436-3172-7

Julien Védrenne / 22 août 2017
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