Les Animaux, de Christian Kiefer

Chronique pour le webzine k-libre du 27 avril 2017 : bestialité intérieur

« Au cours des mois suivants, tu as parfois le sentiment d’avoir renoncé à tout, et tu comprends finalement que le jeu t’aidait à croire, contre toute vraisemblance, qu’un changement restait possible, qu’une force te soulèverait un jour hors de toi-même, mais cet optimisme curieux, infondé, s’est désormais envolé. Tu te demandes si tu pourras vivre sans lui. »

Le retour à la nature est-il un moyen de se faire oublier ou d’obtenir une certaine rédemption ? C’est la question que pose le romancier Christian Kiefer dans Les Animaux, un ouvrage envoûtant qui nous plonge au fin fond de l’Idaho dans un refuge pour… animaux en compagnie de Bill Reed. Et ce terme de refuge prend tout son sens lorsque l’on comprend que ce refuge n’est pas tant pour Majer, cet ours imposant, que pour Bill, un homme au passé énigmatique. Dans ce roman, nous allons suivre alternativement deux pans de la vie de Bill. Le avant, quand il s’appelait Nat, qu’il vivait avec sa mère et son frère ainé dans un mobile-home, et qu’il a vu débarquer la famille de Rick, qui deviendra son ami à la mort, à la vie. Le après, quand il s’appellera Bill, qu’il aura suivi les préceptes d’un oncle aujourd’hui décédé et rencontré Grace et son fils Jude. Entre les deux moments, un coffre-fort, que l’on sait fruit d’un cambriolage, un tiraillement sentimental, des années de prison pour l’un et une addiction féroce aux jeux de hasard pour l’autre. Christian Kiefer joue sur l’ambigüité du titre de son roman comme sur celle du mot « refuge ». Car dans cette histoire noire qui suit la descente aux enfers d’un homme avant de nous proposer sa remontée semée d’obstacles – dont le plus important est sans nul doute la réapparition de Rick -, on ne sait trop qui sont les animaux. Pour parachever cette incompréhension volontaire, le personnage de Reed, qui a hérité le refuge de son oncle, doit composer avec l’administration qui entend faire fermer l’endroit pour des raisons de salubrité. L’avenir sombre du refuge se terminera dans le sang et la colère. Une colère sourde qui éclatera sous grand froid dans la forêt enneigée de cet Idaho que nous fait ressentir habilement Christian Kiefer. Plus que dans l’originalité d’un sujet déjà abordé, c’est bien dans ces grands espaces naturalistes qu’il faut accepter de se plonger. Pour Bill, la rédemption semble passer par l’acceptation de son animalité, voire de sa bestialité, se distinguant des héros romanesques habituels. En ce sens, et parce qu’il a su faire naître un univers composé de gens humains et taiseux, capables de se mobiliser lorsqu’un véritable combat se dresse devant eux, Christian Kiefer a joliment réussi son coup littéraire. Son personnage de Bill/Nat avec ses failles, ses craintes et son envie de défendre son territoire est un modèle du genre. Bestial !

Van Halen et son « Jump », que le personnage de Nat écoutait en boucle sur son lecteur de cassette.

Poète et écrivain, Christian Kiefer enseigne à Sacramento, en Californie. Salué comme l’une des nouvelles voix les plus prometteuses de la littérature américaine contemporaine, il signe ici avec Les Animaux son deuxième roman après The Infinite Tides, non publié en France.

Les Animaux (The Animals, 2015) de Christian Kiefer
Albin Michel « Terres d’Amérique ». Janvier 2017 ; 396 p. – 25,00 €.
Roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Marina Boraso.
ISBN 978-2-226-31820-6

Julien Védrenne / 27 avril 2017
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